Interview : Camille-Amandine Marino, se révéler par la création

J’ai découvert le travail de Camille-Amandine Marino à travers sa collaboration avec le photographe Basile Pelletier, dont je vous invite d’ailleurs à lire l’article dédié sur notre site. J’ai tout de suite été séduite par l’univers photographique de Basile, très Nan Goldin. 

Puis est venue l’idée, au sein de Bleu Minuit, de lancer une exposition autour de son travail. En préparant le projet, je me suis donc naturellement penchée davantage sur ses images. Et c’est là que je découvre qu’une partie d’entre elles est co-produite avec une amie à lui, Camille. En creusant un peu, je réalise que cette artiste ne fait pas seulement de la photographie, mais aussi, et surtout, de la peinture. Mieux encore, elle peint les photos qu’ils réalisent ensemble, celles-là mêmes qui m’avaient tant marquée au départ. Très vite, l’évidence s’impose, il fallait intégrer ce travail commun à l’exposition et présenter également certaines de ses peintures.

Ses images me parlent immédiatement. Beaucoup de femmes y sont représentées, souvent nues, mais non pas de la façon dont un homme l’aurait fait. C’est sûrement ça qui me plaît d’ailleurs. Il y a quelque chose de différent, presque inversé, comme si ces corps étaient montrés non pas tels qu’un homme pourrait les regarder, mais tels qu’une femme pourrait les ressentir.

Avec l’équipe de Bleu Minuit, nous avons donc eu l’occasion de l’interviewer, peu après avoir rencontré Basile. Et très rapidement, au fil de la conversation, je comprends que les deux articles qui leur seront consacrés seront très différents. Là où Basile puise son inspiration dans ses amis et ses voyages, Camille nous livre une réflexion sur le rapport à son corps et à de nombreux souvenirs familiaux. Autant dire que j’étais ravie de pouvoir me plonger dans son univers et d’écrire cet article.

©Camille-Amandine Marino

Quand je me retrouve face aux images de Camille, j’ai souvent cette impression que les corps flottent dans un univers mystérieux. On y voit des silhouettes féminines qui apparaissent dans la nuit, souvent nues, parfois plongées dans l’eau, parfois étendues dans une obscurité presque liquide. Ces scènes sont silencieuses mais m’évoquent une forte inquiétude. Je n’arrive jamais très bien à saisir si ces figures sont endormies, en train de rêver ou de mourir. C’est comme si tout semblait se dérouler dans un entre-deux entre le rêve et la réalité, entre une forme de présence et une forme d’absence.

Mais en se penchant un peu sur le travail de Camille, on se rend compte que ce trouble visuel n’est pas simplement un choix esthétique et qu’il correspond aussi à la manière dont la peinture s’est imposée dans sa vie comme une forme d’évidence intuitive. Pendant notre échange, elle nous confit n’avoir jamais véritablement « choisi » de devenir artiste, que l’élan est venu tôt, presque naturellement. Enfant déjà, elle dessinait beaucoup et multipliait les activités artistiques extrascolaires. Pourtant, rien ne ressemble encore à une vocation planifiée. « C’est venu naturellement, donc je n’ai pas choisi, je me suis pas dit : ok, je vais faire de l’art ».

Son parcours artistique débute véritablement pendant ses années de lycée en Belgique, où elle suit une filière artistique : « Au lycée j’ai pris l’option art. J’avais 10 heures d’art par semaine. C’est vraiment ça, grâce à cette option, que j’ai décidé de faire des études d’art ». Curieusement, à cette époque déjà, la peinture n’est pas une évidence pour elle.  « Je me suis toujours dit que je ferais des études d’art, mais pas de peinture. Et finalement c’est là où je me débrouillais le mieux ». Ce médium s’impose donc presque malgré elle, comme si la pratique précédait la décision.

Avec des parents assez calés en art, une mère qui a eu une formation d’histoire de l’art et petite fille du sculpteur Franceso Marino Di Teana, on pourrait penser que Camille a bénéficié d’une éducation artistique plutôt pointue et a été familiarisée très tôt avec le monde de l’art, pourtant c’est tout le contraire. « Bizarrement mes parents sont carrément dans l’art, mais ils ne m’ont donné aucune éducation, aucune culture, j'arrête pas de leur dire, je sais pas ce qu'ils ont foutu ». Les musées et les activités artistiques font bien partie de son enfance, mais sans réelle transmission structurée. Mais cette absence de formation culturelle précoce n’empêche pas pour autant l’émergence d’une pratique personnelle. Elle semble même avoir favorisé un rapport instinctif à la création, affranchi d’un cadre trop théorique. Après le lycée, elle poursuit logiquement cette voie et intègre l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, où elle obtient un bachelor puis un master en peinture. 

Ce parcours, à la fois simple et presque accidentel, est très parlant et éclaire très bien selon moi la nature de son travail. Déjà à ce stade, on comprend que chez Camille, tout apparaît progressivement, même ses sujets, comme s’ils émergeaient du processus lui-même. Cette spontanéité, on la retrouve aujourd’hui dans ses images avec des scènes mystérieuses composées de corps et souvent d’eau qui semblent surgir d’un imaginaire intime, avant d’être compris par l’artiste elle-même.

©Camille-Amandine Marino

Cet univers si singulier surgit d’un imaginaire nocturne qui possède un ancrage très concret, celui d’une maison familiale en Bretagne. C’est là que se forme, presque à son insu, le territoire sensible qui irrigue aujourd’hui la majeure partie du travail de Camille et on comprend pourquoi : une vieille maison restée dans son jus avec une déco très particulière, des papiers peints et des rideaux colorés qui décorent toutes les pièces, on dirait presque un décor de cinéma. Mais pour elle, cette maison dépasse largement le simple décor d’enfance et constitue un lieu chargé d’histoires familiales et de souvenirs. « À l’époque, la maison évoquait la mémoire, un passé familial, puis aussi avec Basile, l’amitié ». C’est un lieu qui l’accompagne depuis toujours.  « C’est un endroit où je vais depuis que je suis née. La première fois que j’y suis allée, j’étais dans le ventre de ma mère. Chaque été, c’était un peu comme un rituel », raconte-t-elle. Sur ce terrain se trouvaient deux bâtisses : une grande maison où vivait sa grand-mère, et une ancienne grange divisée en plusieurs logements où séjournaient différentes familles voisines, dont celle de Basile Pelletier, photographe et ami de longue date avec qui elle collabore aujourd’hui pour l’exposition Il faisait nuit encore. Depuis l’enfance, tous leurs étés se déroulent dans ce même paysage.

©Camille-Amandine Marino & Basile Pelletier

Mais Camille nous confie que sa relation à la maison est indissociable d’une autre figure centrale : celle de sa grand-mère, propriétaire des lieux, avec qui elle entretenait une relation plutôt particulière. Une présence aussi fascinante que complexe. « Ma grand-mère n’aimait pas les femmes et quand j’étais petite elle était assez méchante avec moi. Elle préférait mes frères ». Enfant, elle grandit donc dans une relation ambivalente, essayant un peu plus chaque été de « conquérir » sa grand-mère, une relation faite à la fois de distance, de beaucoup d’observation de ce personnage si atypique et de tentatives de rapprochement. Cette maison était devenue un lieu presque fantomatique, habitée par une femme vieillissante qui n’en occupait que quelques pièces, mais qui semble l’avoir inspiré davantage qu’il n’y paraît.  « C’était un sacré personnage, elle était ultra snob et hyper désagréable. Moi je prenais beaucoup de plaisir à l’observer, à la voir. Elle était toujours ultra bien habillée, très élégante, très coquette. Finalement c’était un peu une actrice ».

À l’adolescence, ce lieu prend une nouvelle dimension. À 15 ans, alors que sa mère refuse désormais d’y retourner, Camille décide d’y aller seule. La maison devient alors pour elle un territoire d’indépendance. Sans parents, la grange se transforme peu à peu en refuge pour les jeunes voisins. C’est à cette époque-là qu’elle et Basile se rapprochent, sa maison devenant le « refuge d’une entente entre voisins ». C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’apparaissent les premières expériences photographiques. Un été, un simple appareil photo jetable marque le début d’un processus qui deviendra central dans sa pratique. « Avec Basile, un été on avait cet appareil photo jetable et on a pris des photos tous les deux sous l’eau ». Ce geste presque anodin ouvre un terrain d’expérimentation visuelle et marque le début d’un processus qui deviendra central dans son travail.

©Camille-Amandine Marino

Les années passent et leurs pratiques se précisent. Basile se dirige progressivement vers la photographie, tandis qu’elle poursuit ses études d’art. La nuit devient alors pour eux un moment privilégié de création. Loin des regards et du quotidien, la maison se transforme en véritable espace de fiction. Accompagnée d’amis, Camille et Basile organisent des mises en scène photographiques dans lesquelles les corps deviennent de réels éléments de composition. Les modèles sont souvent des proches, amis, amies, Camille pose parfois elle-même. Dans ces sorties nocturnes, la maison agit presque comme un décor de théâtre. L’eau, la nuit, les corps et la lumière artificielle du flash de l’appareil photo composent ensemble une atmosphère intime et mystérieuse. 

Mais ce lieu est surtout un espace saturé de souvenirs. « Quand je me rends là-bas, chaque endroit où je marche déclenche une ribambelle d’images. Cet endroit me rappelle un milliard de souvenirs. C’est une porte ouverte sur mon enfance ». La maison fonctionne ainsi comme une véritable archive sensorielle. Les odeurs et les bruits composent une mémoire vivante. « Maintenant que la maison a disparu je me retrouve à faire beaucoup de rêves de la maison, de la piscine. Dans mes rêves je peux entendre les bruits de la porte que je connais par cœur, le bruit des tiroirs de la cuisine, j’entends tout. C’est un lieu qui m’habite et qui finit par me hanter ». Cette dimension mémorielle éclaire très clairement sa manière de travailler. Les images qu’elle fabrique aujourd’hui ne sont pas seulement des mises en scène mais presque le prolongement d’un imaginaire nourri par ce lieu et par les personnages qui l’ont habité. Elle nous confie se souvenir par exemple observer sa grand-mère depuis la grange, presque comme une spectatrice cachée : « Je l’espionnais depuis la grange pour voir ce qu’elle faisait, si elle était encore réveillée ». Je retrouve beaucoup cette posture d’observatrice dans sa pratique photographique et picturale d’aujourd’hui, avec un côté presque un peu voyeuriste. Cette maison en Bretagne agit donc presque comme un théâtre de mémoire, un lieu où les images se fabriquent et se rejouent avant d’être transposées sur la surface picturale. Les photos prises durant ces nuits bretonnes deviennent par la suite la matière première de ses tableaux.

©Camille-Amandine Marino

Chez Camille, la photographie n’est pas une fin en soi mais constitue plutôt le point de départ d’un processus plus lent et plus introspectif, celui de la peinture. Le passage de la photo à la peinture commence par une sélection très intuitive des images. Certaines photographies retiennent son attention pour leur force visuelle, mais aussi pour les possibilités picturales qu’elles offrent. « Je regroupe le fait qu’elles me plaisent et le fait que ça va être amusant techniquement. En général aussi, je peins dès qu’il y a un corps ». Une fois l’image choisie, commence alors le travail de transposition picturale. Mais en peignant, Camille ne cherche pas simplement à reproduire la photo, elle la transforme, parfois en supprimant certains éléments pour en renforcer la tension visuelle. Ce passage d’un médium à l’autre ouvre un espace d’expérimentation où la matière picturale joue un rôle essentiel. Elle privilégie le support du papier. « Ce qui est très plaisant dans la peinture, c’est la matérialité de la peinture à l’huile sur du papier. C’est pour ça que je peins sur papier aussi, c’est beaucoup plus chouette. Moi je préfère la manière dont la peinture adhère au papier. Je fais un enduit, une préparation à l’œuf pour protéger le papier et je vais pouvoir jouer avec la texture, frotter, effacer. Donc techniquement je m’amuse beaucoup ».

Vue d'atelier ©Camille-Amandine Marino

Cette dimension très tactile transforme l’image d’origine. La photo capture un instant précis tandis que la peinture, elle, déploie une temporalité différente. Ce processus n’est pas juste un moyen pour elle de traduire une image mais vraiment d’en proposer une interprétation. C’est un moyen de concrétiser une vision personnelle de la scène. « Pour moi c’est une façon de figer peut-être une histoire, une image. C’est comme si la photo pouvait avoir plusieurs histoires et quand je la peins, j’en choisis une ». La matière et les effacements deviennent le lieu d’une interprétation personnelle et intime de l’image. 

Mais dans ces images nocturnes, ce qui me saute le plus aux yeux c’est l’insistance de la présence du corps féminin. Ces femmes sont toujours là. Ce sont parfois des amies, parfois Camille elle-même, mais toujours saisies dans des positions ambigües. Portraits, autoportraits, silhouettes allongées ou presque immergées, on ne peut que remarquer que le corps devient le centre de son travail. Fait révélateur, et pourtant ce sujet ne s’est pas imposé de manière théorique ou militante, il s’est installé presque malgré elle. « J’ai pas choisi de peindre des femmes, c’est venu naturellement. J’ai fait des portraits et en fait c’est mon travail qui finit par m’apprendre des choses sur moi. Je finis par apprendre et comprendre pourquoi je travaille là-dessus ». Pendant notre échange, c’est un point qui m’a semblé assez central chez elle, la peinture fonctionne comme un révélateur, presque comme une séance de psychanalyse. Ce n’est qu’après coup qu’elle comprend ce que ces images disent d’elle-même.  « C’est comme si ce processus avait été inconscient et qu’il m’avait mise sur le chemin de la compréhension de ce que je vivais ou de ce qu’on vit. Le fait de me peindre comme ça à répétition m’a aidée ».

« Je pense que c’était une forme de réappropriation de mon corps »

Derrière cette formulation qui est beaucoup revenue pendant l’interview, se dessine une réflexion plus large sur la manière dont les femmes apprennent à regarder et à utiliser leur propre corps. « Je trouve qu’on est dépossédées de nos corps. En fonction de plein de choses, ça peut être sociétal, ça peut être au niveau de notre éducation. On devient un objet de parure ». Dans ses mises en scène, les corps y sont souvent traités comme des éléments de composition, parfois passifs, parfois abandonnés dans l’espace. Camille reconnaît avoir volontairement travaillé cette dimension d’objectification. « Quand on posait, je prenais vraiment les corps comme objets. Je les mettais en scène, même dans la manière dont on posait. J’essayais de représenter la manière dont on est traitées, dont on se voit et dont on a grandi. Donc nos corps deviennent des objets de figuration ».

©Camille-Amandine Marino

Mais cette distance vis-à-vis du corps a longtemps suscité chez elle une interrogation personnelle. « Longtemps j’avais une manière de me mettre en scène et de poser sans aucune pudeur. Et je me demandais comment ça se faisait que je ne sois pas gênée. Je me demandais si j’avais conscience de moi-même, conscience de mon corps. Est-ce que c’est toi qui le possèdes ? ». La peinture devient donc pour elle un espace de reconquête symbolique. À travers la représentation répétée du corps féminin, Camille cherche progressivement à en reprendre possession. « Je me le réapproprie vis-à-vis des normes, de me dire : c’est à moi, je fais ce que je veux avec, et il n’y a que moi qui peux le posséder, pas la société ou mes proches ».

Cette démarche entre aussi en résonance avec certaines artistes contemporaines qu’elle regarde et admire comme Miriam Cahn. « Elle parle aussi de traumatismes, de choses qui marquent ton corps, ton esprit. Et elle va les extérioriser, en faire un sujet. Je pense que c’est plus clair pour elle que pour moi, mais je vois un lien ». Une autre artiste l’accompagne fait également écho à ses réflexions picturales, Julia Kowalska, dont les figures spectrales l’ont particulièrement marquée : « Ses peintures me parlent beaucoup. Ce sont des femmes, on a l’impression que ce sont un peu des fantômes d’elles-mêmes. La couleur de leur corps est souvent la même que le fond. On dirait un peu qu’on est dans un rêve »

Mais ce qui m’a le plus marquée chez Camille, c’est que cette exploration ne prend jamais la forme d’un programme théorique parfaitement défini. Elle avance toujours par intuition, souvent avant même de comprendre ce que son travail signifie réellement. « J’ai du mal à parler de mon travail. Parfois ce n’est même pas clair pour moi. C’est comme si ma tête savait des choses mais ne voulait pas les assimiler. J’ai besoin de le peindre ou de l’écrire pour comprendre. Ça se révèle par la créativité ». C’est créer qui l’aide à se comprendre elle-même. Aujourd’hui pourtant, cette réflexion connaît une nouvelle évolution. Après avoir longtemps utilisé son propre corps dans ses images, elle commence à interroger les limites de cette exposition. « Je suis en train de changer de mindset et je commence à vouloir ne plus montrer mon corps et récupérer une forme d’intimité. Je n’ai plus envie de me peindre moi nue. Je n’ai plus envie que ces images soient visibles aux yeux de tous ». Compliqué quand une grande partie de sa production la représente nue, et elle le reconnaît. Elle envisage donc de continuer à travailler à partir de ces images, tout en se retirant progressivement du cadre.

©Camille-Amandine Marino

Mais si les corps féminins occupent une place centrale dans l’œuvre de Camille, on ne peut pas passer à côté de l’environnement visuel très particulier, toujours la nuit, et bien souvent dans l’eau. Ces deux éléments reviennent presque comme des obsessions et construisent un univers où la scène semble toujours suspendue dans un moment indéterminé. Cette obscurité presque permanente crée tout de suite une tension particulière dans l’image. « La nuit rajoute un côté assez étrange, mystérieux, et puis il y a un côté un peu sombre ». La lumière artificielle, souvent très forte, découpe les silhouettes et accentue ce sentiment d’irréalité. Tout ça participe à la dimension très mystérieuse de ses œuvres, rien n’est jamais explicite. Les corps apparaissent toujours figés dans des postures ambiguës, parfois allongés, parfois immergés ou semblant flotter. Elle cherche volontairement à maintenir une zone d’incertitude autour de la scène. « J’essayais de mettre un flou aussi, car tu sais pas si les corps sont morts, tu sais pas ce qu’il vient de se passer, ce qui est en train de se passer, ce qui va se passer après. Il y a vraiment ce truc de tu sais pas ce qu’elles sont en train de vivre ». Cette suspension narrative constitue l’une des caractéristiques les plus fortes de son travail. Les images ne racontent pas une histoire précise mais suggèrent plutôt une situation dont le spectateur ignore le début et la fin. Le regard reste face à une scène dont le sens demeure ouvert.

Parmi les motifs plus récurrents de ces compositions, l’eau occupe une place particulière. Elle apparaît fréquemment dans les photos et les peintures, où les corps semblent flotter ou presque se dissoudre dans un environnement liquide. Pourtant, quand Camille nous explique son rapport personnel à cet élément, cela semble plus ambivalent qu’il n’y paraît. Dans sa vie, l’eau est d’abord associée à une sensation de refuge. « Je me suis toujours sentie bien dans l’eau. Il y a un espèce de truc où t’es un peu dans un monde… t’entends aucun bruit si t’es dans la mer, t’entends juste le crépitement des poissons. Je me sens protégée, en sécurité. Tu n’entends plus personne, tu es enveloppée d’un liquide et tu flottes. Tu ne sens plus non plus le poids de ton corps ». Dis comme ça effectivement on est tous plutôt d’accord, mais face à ses images, toute cette dimension apaisante disparaît. Lorsqu’elle représente des corps dans l’eau, c’est au contraire une sensation d’inquiétude qui domine. « En général quand je me représente dans l’eau, ça n’a pas l’air d’être très serein. L’eau c’est un refuge, j’adore l’eau, mais je n’en parle pas dans les peintures. Dans les peintures je continue à entretenir ce truc de mystère, de danger un peu film d’horreur ». Je trouve que c’est précisément cette tension qui donne à ses œuvres leur force si particulière. L’eau y devient un espace paradoxal, à la fois protecteur et menaçant, où les corps semblent suspendus.

©Camille-Amandine Marino

Cette absence de certitude est volontaire. L’artiste tient à préserver cette part d’indétermination dans ses images. Elle ne veut surtout pas imposer de récit ou d’interprétation unique. Au contraire, elle cherche à ouvrir un espace où chacun peut projeter sa propre histoire. Les scènes restent donc volontairement ouvertes, comme des fragments d’histoire dont on ignorerait le début et la fin. Ce mystère fait partie intégrante de la manière dont Camille conçoit la relation entre l’œuvre et celui ou celle qui la regarde. Pour elle, le spectateur n’est pas simplement face à une image à comprendre, il est invité à s’y projeter. « Ce que j’attends du public, c’est déjà qu’il kiffe quand il voit l’œuvre ». Mais au-delà de ça, elle espère surtout que chacun puisse y reconnaître quelque chose de personnel. « J’ai envie que les gens se racontent une histoire, qu’ils puissent se réapproprier l’œuvre. Que ce soit une meuf à qui ça va parler parce qu’elle va peut-être ressentir quelque chose qui lui est commun ou qui lui évoque un vécu, ça c’est trop bien. Mais même si c’est un gars qui regarde et qui n’a pas du tout cette lecture de l’enjeu féminin, mais que ça lui fait penser à un souvenir, un film ou une histoire, ça me fait plaisir aussi ». Dans cette perspective, l’œuvre fonctionne presque comme un déclencheur de mémoire. Chacun peut y projeter ses propres expériences.

anouk rouvière
19/03/2026