Interview : Basile Pelletier, penser en images

Ça me fait toujours un petit truc de me rendre compte de la façon qu’ont les choses et les événements de la vie de se recouper, de se croiser. Ça fait plusieurs années (au moins 3) que je croise Basile à travers son ami Axel (aka knfGabbana dont vous pouvez lire l’itw ici) mais sans jamais se parler, juste j’identifie qui il est. Je vois ses photos sur instagram et je trouve ça carrément cool, carrément pro surtout, ses mises en scène me font penser à Jeff Wall et ses photos sous l’eau à cette fameuse cover de Weyes Blood. Bref, j’observe de loin. Jusqu'à ce que nos chemins se croisent pour de bon. De cette rencontre naît l'idée de bosser ensemble sur une exposition où il partagera l'affiche avec son amie Camille-Amandine Marino. (on aura l’occasion d’y revenir). C’était donc l’occasion de discuter avec lui et l’équipe de Bleu Minuit autour d’un café, au soleil en terrasse à Pigalle, à domicile pour lui finalement. 

Il suffit de parler seulement quelques minutes avec Basile pour comprendre que le mec vit pour créer, c’est même assez flagrant. Il a pas non plus un argentique autour du cou h24 (du moins j’en ai pas encore été témoin) mais son discours ne laisse aucun doute. Si il a commencé la photographie sur le tard, à ses 16 ans, il a eu le temps de bien expérimenter depuis. Avec de premiers appareils argentiques appartenant à son grand-père « passionné de photo amateur à côté de son chômage et de ses brocantes » sur lequel il se fait la main, sa pratique évolue par la suite en une sorte de journal intime dans lequel il photographie quotidiennement ses amis, pour « capturer le temps ». Dans cette bande, tout le monde créé, il s’essaye même à la musique avec le autres, mais se trouve « trop nul » (on a voulu écouter mais impossible de négocier hélas).

(Basile Pelletier, Souffle, représentée par la Delamour Gallery 2025)

Si les premiers jets posent les bases de son geste, c’est son passage à l'école Kourtrajmé qui installe véritablement sa dimension artistique. Le cadre ultra-professionnalisant et les mantras du type "vous êtes des artistes, soyez libres de créer" donnent une impulsion nouvelle à son travail. Les projets s'enchaînent : on lui demande d'imaginer une installation pour la Galleria Continua en trois semaines, puis de produire une série pour le 104. C’est là que naissent ses premiers clichés sous-marins incroyables avec la série 2060, qui seront d’ailleurs par la suite exposés à la galerie Delamour en Novembre 2025. Même si l’école le branche plus du tout, il s'accroche et enchaîne avec une fac de ciné. Il y apprend ce qui fait la force d’une image, d’un plan, comment créer une image, bref, tout ce qui a attrait à l’image. L’image est primordiale. Mais au-delà de ce bagage théorique, ce qui nous intéresse vraiment, c’est son regard à lui : comment pense-t-il ses compositions ?

Face à ses clichés, ou même ses vidéos, deux constantes me frappent. D'abord, celle d’une exigence formelle absolue : tout est millimétré, des cadres aux mises en scène, dans des décors souvent très beaux. Mais au-delà de cette rigueur, on est immédiatement happé par le récit. Chaque image semble être le témoin d’une action suspendue, porteuse d’une narration en cours ou d’un basculement qui vient d'avoir lieu, sans qu’on puisse en saisir la temporalité exacte. Basile cultive ce mystère pour provoquer un rapport actif du regard :

"Je veux que le spectateur s’arrête devant l’image et se demande ce qui s’est passé avant ".

Ici, le storytelling est roi, justifiant l'importance d'une scénographie et d'un staging totalement maîtrisés. Alors on pourrait craindre un résultat trop lisse, une perfection presque clinique, mais ce serait oublier le facteur « magique » de la photographie. C’est un mot qui revient sans cesse dans sa bouche. La "magie", c’est le mot qu’il utilise pour désigner l’accident heureux ou la part d'indéterminé qui s'invite au cœur de ses compositions.

(Camille-Amandine Marino & Basile Pelletier, extrait de la série "Kerdelan", 2025)

Plus on discute, plus je comprend à quel point il est fasciné par l’image, à quel point la photo est resté pour lui le même phénomène quasi primitif. Magique au sens de surprise, comme la magie qu’ont dû ressentir les premiers photographes à voir une de leurs images se développer « T’as un négatif, ça révèle des images, il y a juste une lumière qui a tappé dedans et voilà ». Dis comme ça effectivement on se dit oui ça fait 200 ans qu’on connaît le concept, mais prenons du recul, oublions qu’on prend et consomme des milliers d’images chaque jour, et alors là on peut se rendre compte de la magie première de la photo. Et cette magie il la retrouve aussi dans l’imprévu, la surprise. Le fait de beaucoup shooter sur l’eau par exemple, c’est une façon pour lui de « créer des images que je n’ai jamais vu, presque magiques […] quand je suis sous l’eau je vois presque rien de ce que je photographie, encore pire quand je suis sous l’eau la nuit. Je devine à peu près ce que je shoote mais je sais pas trop, et quand je viens développer le négatif, j’ai toujours des surprises qui me rappellent cette idée de magie ». Il en est à son quatrième appareil qui va sous l’eau, il avait acheté son premier à ses 18 ans. Et c’est fou les images qu’il arrive à sortir avec, vraiment on a l’impression que c’est un montage, genre ça flotte comme ça du linge étendu sous l’eau ? 

Si ses compositions sont très travaillées en amont, pour servir un récit précis, les meilleurs résultats semblent souvent être ceux nés du hasard et des imprévus

"mes photos préférées sont souvent celles qui viennent des accidents, des incidents qui ont lieu dans la mise en scène".

Il n’est pas psychorigide ça c’est certain. Sa pratique de la photo est à mi-chemin entre le contrôle très réfléchi et le hasard, je saurais pas dire quelle part de chaque, mais ça fonctionne.

Comme je le mentionnais, ses photos racontent des histoires, lui-même insiste sur ce point. On suit des couples, des personnages errants, perdus, des scènes de crime parfois avec un corps au sol dont on essaye de comprendre comment il a fini là. Il y a une véritable atmosphère étrange et mystérieuse qui se dégage de pas mal de ses images, parfois exacerbées par la nuit. La question de la position du spectateur face à certaines images est volontairement ambiguë, que ce soit par l’utilisation du flash qui vient « révéler » des scènes dont nous n’étions pas censé être les spectateurs, nous mettant dans une posture de voyeur. On prend sur le vif du mouvement, comme si on était tapi derrière un buisson (pour la faire très imagée). 

(Camille-Amandine Marino & Basile Pelletier, C'était sous le figuier devant la chambre bleue, 2025)

Pas étonnant donc qu’il soit pas un grand pratiquant de la photo de rue, c’est pas vraiment une forme qui l’intéresse, bien qu’il photographie son quotidien également. D’ailleurs, il travaille quasi exclusivement avec ses amis, qui font les modèles pour lui « j’ai de la chance d’avoir des amis très beaux » nous dit-il. En plus d’être beaux, ils lui permettent aussi une liberté beaucoup plus grande dans ce qu’il veut accomplir, hors des contraintes de bosser avec des pros ou avec des mannequins pour des shootings de mode. 

Car oui, Basile est également designer de mode. Il a cofondé la marque/label Humanitas en 2019 avec son ami Antoine Markovic, avec qui il crée des vêtements à travers un univers narratif très poussé et renouvelé à chaque saison (on aura l’occasion d’écrire plus longuement sur Humanitas sur Bleu Minuit club). Pour Basile, Humanitas c’est avant tout une histoire de collectif et de narration. Pour lui, le vêtement et l'image sont indissociables : "Quand on crée avec Antoine, on sait déjà comment les pièces vont être mises en scène". Côté technique, il nous confie prendre des cours de modélisme pour rattraper son binôme : "Antoine est plus fort techniquement [...] imaginer des vêtements sans la technique, c’est compliqué ».

Cette vision donne à chaque collection une identité quasi cinématographique — et on vous invite fortement à regarder les défilés sur leur chaîne YouTube. Venezia Mysteria a embarqué tout le crew à Venise pour le shooting, tandis qu’Une révolution s’impose puisait dans l’esthétique des luttes anticolonialistes des années 60-70. La dernière en date, Jimmi, en attendant,  a carrément donné lieu à un court-métrage récompensé en 2025 à l'ASVOFF. Au fond, le label est le prolongement naturel des univers et des inspirations que Basile et ses potes explorent.

C’est d’ailleurs intéressant ce qu’on a basculé ensuite sur la photo de mode. C’est vrai qu’aujourd’hui, la plupart des grands noms sont passés par là : c’est bankable, les budgets sont confortables et c’est un terrain de jeu hyper stimulant. Mais ce qui retient l'attention, c’est sa définition du genre : il voit sa pratique photographique globale comme de la mode par nature. "D’une certaine manière, comme je ne fais pas de documentaire, ma photo devient un peu de la mode dès qu’il y a de la mise en scène »Même s'il ne travaille pas encore à la commande, la mode n'est jamais vraiment loin. Après 2024 et sa place de finaliste à la Villa Noailles, il a d'ailleurs décroché une carte blanche avec American Vintage. Un projet qui l'a emmené shooter une série inédite à Taïwan, qu'il a ensuite exposée à Hyères lors de l'édition 2025.

(Basile Pelletier, extrait de la série " un temps pour vivre", 2025)

Finalement, c’est pas tant le prétexte de la photo qui importe, c’est l’histoire qu’il veut raconter avec. À Taïwan, où il a fait un échange avec sa fac pour travailler son mémoire sur le nouveau cinéma taïwanais, il crée une série tout à fait unique, sur l’errance, la mémoire, la famille. On en discute et on se rend compte qu’il est très très renseigné sur le sujet (personnellement j’y connais absolument rien donc je bois ses paroles) : « Le nouveau cinéma taïwanais est un cinéma très lent, très contemplatif mettant en scène des gens perdus dans une grande ville où la mondialisation est allé trop vite […] ce cinéma veut se réapproprier son histoire, reconstituer toutes les zones grises d’une histoire qui n’a jamais été montrée en dehors de la propagande ».

Pour ses propres images, il s’est notamment inspiré du film Yi Yi d’Edward Yang, où le petit Yang Yang photographie la nuque de ses proches pour leur montrer ce qu’ils ne peuvent pas voir — cette sorte de demi-vérité qu’on est tous voués à subir. Basile est parti de ce principe pour jouer avec le vrai, l’accident et le faux documentaire. Une fois de plus, ce sont des images qui forcent l’imaginaire et dégagent quelque chose d’étrange, d’irréel, qui n’existe que dans cet entre-deux flou.

(Camille-Amandine Marino & Basile Pelletier, Tout fout le camp, 2025)

Sa série la plus récente, encore en cours, est sûrement celle qui m’a le plus captivé. C’est là que l’aspect intrusif et presque cinématographique de son œil ressort le plus : des corps qui semblent errer dans une vieille demeure des années 60, entre une déco vieillissante et une piscine aux couleurs passées. Ce projet, il le co-crée avec Camille-Amandine Marino, artiste peintre et photographe. Tous deux se connaissent depuis l’enfance, à l'époque où ils passaient leurs étés en Bretagne : "On allait gratter leur piscine avec mes frères et mes cousins, on est devenus potes et la famille de Camille m’a un peu adopté". Des souvenirs forts, qui sont aussi devenus le théâtre de leurs premiers essais artistiques. Au cœur du récit, il y a cette grande maison décorée par le grand-père de Camille, dont l'accès leur était longtemps resté interdit. Ils occupaient l’étage, tandis que le rez-de-chaussée appartenait à la grand-mère (qui, de ce que j'ai compris, n'était pas forcément la plus sympa). C’est seulement à son départ en maison de retraite qu’ils investissent enfin les lieux pour y faire la fête et, surtout, des images : "J’ai commencé à y shooter Camille pour ses peintures"

Au fil de leurs occupations successives, d’année en année, ils ont fini par transformer la maison en un immense terrain d'expérimentation. Pour l’anecdote : C’est là-bas que Basile a commencé la photo sous-marine, quand Camille a ramené un petit jetable étanche. Il faut dire que le lieu s’y prête parfaitement : tout est resté dans son jus, entre la piscine, les papiers peints massifs, les meubles d’époque et une vue mer de dingue. Bref : les amis de passage vont et viennent, posent au gré des vacances, et les productions s’enchaînent. C’est dans ce contexte ultra-personnel, au cœur de cette collaboration fusionnelle entre Basile et Camille, qu’est née la série "Il faisait nuit encore". Un titre choisi par les deux, main dans la main, qui appuie sur l'idée de produire ensemble et sur les recherches sur la dissociation du corps psychique et physique qu'on aura d'ailleurs le plaisir d’évoquer avec Camille.

(Camille-Amandine Marino & Basile Pelletier, extrait de la série "Kerdelan", 2025)

Pour nous, chez Bleu Minuit, il n’y avait pas de débat : c’est cette série qu’on voulait vous montrer. Du 27 au 29 mars, on expose donc une sélection croisée de leurs travaux, avec un focus total sur cette maison de vacances. Dans "Il faisait nuit encore", le titre dit tout : il capture ces moments de flottement, entre deux eaux, dans cette villa chargée de souvenirs que le duo s'apprête aujourd'hui à quitter. Dans le lot, certaines images ont des mises en scène plus cinématographiques — je pense à cette photo de Camille rampant nue dans le jardin, sûrement l'une de mes préférées. Mais au-delà de la narration, il se passe un truc plus profond : le lieu agit presque comme un totem. Aujourd’hui, la série touche à sa fin car la maison change de propriétaire.

Finalement, plus on découvre le travail de Basile, plus on sent cette énergie inépuisable. Le mec touche à tout. Il nous parle de son dernier clip pour son ami Viktor Klams, qu’il nomme son "musicien préféré de la vie entière », shooté à l'Aquaboulevard à la GoPro (hâte de voir le résultat), ou des pochettes d'album pour ses potes, comme celles de knfGabbana, une de nos idoles soit dit en passant. Il a aussi bossé sur une pièce de théâtre... bref, il ne semble vouloir s’arrêter devant rien : "J’aime bien tester de nouveaux trucs » dit-il  ultra simplement.

(Tavan Esmaili, Basile & Viktor Klams dans les backstages du défilé Jimmi, en attendant)

Tout naît d’une histoire, c’est la fondation de chacun de ses projets. "J’écoute de la musique dans la rue, je vois un film et je note des idées. Là, je lis La Métamorphose de Kafka et je me dis qu'il y a un truc à faire". Il nous raconte aussi une autre narration qui lui trotte dans la tête pour Humanitas, partie d’un simple tissu trouvé : "J’ai envie de créer trois robes pour trois personnages féminins — une bleue, une rouge, une noire à pois. Ce serait l'histoire de trois sœurs vivant dans un paysage triste". On commence à comprendre son process constant : même si beaucoup d'idées ne voient jamais le jour, c’est un processus constant qui le fait réfléchir à des histoires et des mises en scène nouvelles. Alors je l’intérroge : L’autre fois, je tombe sur sa story Instagram : "cherche âne pour shooting". Je me dis bon, ok, c'est quoi encore ce délire ? On en voit passer des requêtes absurdes, mais avec lui, ça prend tout de suite un autre sens : "J’ai vu Au hasard Balthazar de Bresson et depuis, j’ai envie de shooter une famille autour d’un âne". Forcément, dit comme ça, on a déjà envie de voir les tirages.

Vous l'aurez compris, Basile veut tout explorer, et il le fait. Mais il garde un regard lucide sur cette boulimie créative : "C’est un problème, je ne peux pas m’en empêcher […] J’ai beaucoup d’admiration pour les 'autistes' de leur support, ceux qui ne font que ça. C’est là qu’on devient génial, c’est quand on force sur un seul point. Tu travailles ton truc à fond et c’est là que ça ouvre des perspectives vraiment intéressantes".

Cette vision pure du mono-médium comme ideal est recevable, certes, mais elle ne nous semble en réalité pas si éloignée de lui. Car si Basile semble s'éparpiller en touchant à tout, il y a toujours ce fil conducteur qui ramène tout à un point central : l’image. Point. Photo ou vidéo, les deux ne sont que les extensions d'une même vision qui coexistent naturellement : "Je pense beaucoup en image", nous dit-il. Et pour porter tout ça, il y a la « tribu » qu’il surnomme ainsi. Ses amis proches sont son socle, son moteur : "Je suis rien sans eux". Ce sont eux qui étaient là sur ses premières pellicules, et ce sont les mêmes qui le vannent aujourd'hui parce qu'il ne les shoote plus assez au quotidien, comme s'il était devenu le garant d'une mémoire commune. C’est beau, quand on y pense.

Ses photos racontent précisément ça : le temps qui file, les potes qui restent (et qui vieillissent dans son viseur), les voyages et cette nostalgie diffuse, ce flottement permanent. Que ce soit sous l’eau, dans le mouvement d’un rideau ou sur les traces de la mémoire à Taïwan, tout est chargé de poésie. C’est son combat, son obsession : "Je suis en guerre contre les choses qui n'ont pas de poésie. Dans la mode, dans la photo, partout. C'est vital d'en remettre ». Mais c'est quoi, la poésie ? 


Il pose la question sans forcément chercher la réponse. On a tous la nôtre. On peut la débusquer partout, et c’est exactement ce que Basile fait. "Je suis plein d’ambition, très naïf et ambitieux d’une certaine manière". C’est rafraîchissant de voir ça chez quelqu'un d'aussi jeune, même s'il est persuadé d'être déjà un vieillard : "24 ans dans deux mois, c’est très vieux ».

(Basile Pelletier, extrait de la série "Jimmi, en attendant", 2025)

La poésie, le temps qui passe, et lui qui appuie sur "pause" pour nous forcer à regarder. Pas besoin de grandes explications, on le sent. C’est peut-être ça finalement la vraie poésie. À la fin de notre échange, il nous lit un mail de Francine, son amie, l'actrice de son court-métrage Jimi, en attendant. Le contexte m'échappe un peu, mais c'est tellement puissant et mignon que ça ne pouvait pas finir autrement :

"Lorsque nous sommes entrés dans Paris, il n’y avait pas que la pesanteur de l’idole dévoreuse de vie, il y avait aussi celle de tes emmerdes. C’est quoi ça ? Si c’est indiscret t’avais qu’à rien dire. Je t’embrasse comme je t’aime, je t’aime, ta reine, Francine."

julien françon
17/03/2026