Qu'attendre d'un EP intitulé "musique de la peste" ?

À titre personnel, j’aurais pensé à un truc bruitiste accompagné de bruits de toux, de corbeaux et de fluides corporels qui coulent. Et je suis pas tout à fait à côté de la plaque car on retrouve carrément de ces éléments dans les 4 titres chocs de ce premier EP de Kavari pour XL Recordings intitulé Plague Music.

Comme beaucoup je l’imagine, je nourris une fascination morbide (totalement assumée) à tout ce qui touche à la peste noire. Toute l’imagerie qu’on s’en fait, et que les adaptations au cinéma, les documentaires et la littérature en font, rendant compte de temps apocalyptiques, entre guerres, villes puantes, dangereuses et sombres. Des gens toussent à mourir, les bûchers ne s’arrêtent pas de brûler et les corps souillés, pleins de bubons qui éclatent et se vident de leur pus dans d’atroces souffrances.

Ai-je vraiment besoin d’en décrire autant pour ouvrir ma critique d’un EP de musique électronique ? Non, mais si je peux influencer votre écoute en logeant ces images atroces dans votre esprit alors le tour est joué. 

Car la musique de Kavari n’est pas des plus “agréables” à proprement parler. La productrice et DJ écossaise a déjà par ailleurs une belle discographie indépendante derrière elle avant cette dernière sortie. J’ai d’ailleurs vu passer le terme de “your DJs favorite DJ” la décrivant, et j’ai aucun mal à y croire compte tenu de la complexité de ses productions et du travail monstre qu’elle doit passer à créer ces sonorités aussi destructrices que méticuleuses.

Pour ce que j’en ai entendu à travers certaines de ses sorties précédentes, sa musique peut être aussi club-friendly que parfaitement cauchemardesque, avec une imagerie souvent tournée autour du sang, de photos obscures et cryptiques ou gothiques (au sens résilles et Dock Martens du terme). C’est là toute l’ambivalence de ce qu’elle fait. 

Réussir à créer du rythme dansant à partir de lambeaux de sons, de micro-cuts de sons pré-existants, de field recordings et de distorsions complètement folles n’est pas donné à tous, encore moins sans que ça sonne débile. Son titre Healing Spring par exemple sample un bruit de bouteille en verre qui roule sur une surface dure pour en créer un rythme ultra pointu. Elle peut créer des murs de basse qui sonnent super spiky et métalliques tout en étant massifs, résultant en un son surpuissant et impossible à éviter une fois la piste lancée.

Si sa discographie jusqu’à présent pouvait à la fois proposer des plages ambiantes et brumeuses, des simulations de paralysies du sommeil ou encore des banger tracks de dubstep bruitiste, avec PLAGUE MUSIC, on est sur un condensé de ce qu’elle fait de mieux : 14 minutes entre dance et apocalypse.

Son utilisation de sons récupérés est omniprésente, dès les premières secondes. Des paroles incompréhensibles d’une voix aiguë , des râles et des gémissements sur fond de bip-bip de machinerie médicale avant le blast de la basse. C’est difficile de s’imaginer bouger la tête, mais on est vite prix au piège par la façon dont tous ces mini chops et samples se rencontrent pour former un rythme identifiable à l’oreille.

C’est certainement beaucoup plus facile sur la deuxième piste et premier single IRON VEINS et son intro Drum n Bass et ses breaks saturés bien dégueulasses, avec ce qui semble être le bruit de quelqu’un qui vomit en fond, ou qui reprend sa respiration. J’y entend beaucoup de ce que j’entendais l’année dernière dans l’album Hex de Aya, qui utilisait elle-aussi beaucoup d’extraits audio de corps torturés, de vomis, etc. 

C’est un son viscéral, exacerbé par le biais de l’imagerie torturée et brutale de l’artiste dans ses visuels. On entend des gens qui souffrent physiquement, par de très brefs extraits, le mastering et l’intensité sonore de tous ces petits sons métalliques et distordus rendent l’expérience d’écoute fatigante. Mais impossible de ne pas écouter à plein volume. 

Le titre SERPENT CHAMBER produit un effet contre-intuitif à l’oreille, qui se place sur un rythme alors même que les sons qui constituent ce rythme semblent buggés et carrément pas synchro, avec une outro faite de sifflements de serpents (enfin je crois ?) comme si on ouvrait littéralement une porte sur une pièce remplie de serpents. 

Enfin, le dernier titre est sûrement le plus en lien avec la notion de “peste”. On est dans une rue, on entend les passants sur un fond vrombissant de plus en plus bruyant, et quelqu’un qui tousse, de plus en plus fort, jusqu’à l’agonie, comme le patient zéro d’un film catastrophe sur le retour d’une grande pandémie. 

Une expérience courte donc puisque seulement 14 minutes, mais qui montre l’envergure de la production de Kavari. Un son surpuissant, terrifiant et viscéral, dont on a du mal à ne pas augmenter le volume pour être noyé dans le chaos. La carte de visite parfaite, et une superbe B.O pour les temps affreux que nous vivons en ce moment.

julien françon
08/02/2026