PRIVATE IMAGE PUBLIC – Eric Lynne et sa conjointe Rebekah Davies

Tout a commencé par une conversation privée entre deux personnes : Eric et Rebekah, qui a pris un autre tournant lorsque la décision de rendre ces images publiques fut prise. Un geste qui déplace le privé dans la sphère publique, et qui confère son titre à l’exposition. En effet, vingt-quatre tirages argentiques et chromogènes ont été sélectionnés au sein d'une série continue et infinie de « devotional photography », capturant cette histoire entre deux amants : 27 pellicules sur 47 mois.

Le titre « devotional photography » ne rencontre pas d’équivalent direct en français. Toutefois, la notion de dévotion percute ici l’incarnation d’un dévouement inconditionnel entre deux partenaires amoureux. Il n’y a pas de dynamique de pouvoir entre un photographe et sa muse, passive et servile. Au contraire, Rebekah s’implique activement dans le processus de création : elle décide quand et comment elle se fait photographier. Artiste elle-même, Rebekah exprime sa propre sensibilité dans ses clichés, ce qui rend son impact indissociable de celui d’Eric.

C’est une histoire de dons : le don de soi au cœur d’un espace liminal, perdu dans une atmosphère opaque. En effet, cet ensemble d’œuvres dévoile l’intimité d’un couple sans pour autant donner libre accès à leurs tensions internes. Bien que Rebekah soit littéralement mise à nu et omniprésente sur la majorité des photos, cela ne nous donne pourtant aucune véritable prise sur qui elle est réellement. Une vulnérabilité touchante où le consentement est au centre.

Sans se revendiquer féministe, Rebekah ne se laisse ni écraser, ni amoindrir par un homme. Elle prend les rênes de sa destinée tout en acceptant de ne pouvoir contrôler ce que les autres projettent sur elle. Comme tant de femmes à travers le monde, la jeune femme est une survivante ayant subi de trop nombreux abus. En outre, cette série de photographies, dont une infime partie est ouverte au public, a commencé le jour de sa rencontre avec Eric : un moment où elle était en détresse, suite à des événements malheureux.

Sofa close late at night, © Eric Lynne

Les œuvres Torso et Bend incarnent cette instabilité nerveuse :Un fragment de route est pris en plongée, ce qui génère une sensation de chute en avant ; on ne sait pas où elle mène. Ce cadrage instaure une anxiété, renforcée par l’usage du noir et blanc. Le voyeur se perd dans une ambiance granuleuse et humide. Ce qui semble être un reflet sur une flaque d’eau est le seul point de lumière dominant, un feu follet qui nous dirige vers un mannequin amputé et des arbres fracassés. Ce torse féminin abandonné au milieu de la route évoque un accident figé par la caméra.

Torso / Bend © Eric Lynne

Une cassure appuyée par la délicatesse d’un genou, une des articulations les plus fragiles du corps humain. Si on la brise, on se trouve enfermé dans son propre corps. On perd notre liberté de mouvement. Rebekah n’est pas un corps contraint ou objectifié ; ces photos évoquent la trace d’une guérison. La douceur et la force coexistent tant dans le don que dans le refus. Rebekah est une femme résiliante qui sait recevoir et s’affirmer, d’où la dimension caressante, un peu piquante des images.

Eric Lynne, vue d’exposition, © Philip Andelman
anaïs pedro
30/06/2026