Paradise Metal

C’est certain que la plupart des critiques sur cet album viennent et vont venir de personnes comme moi qui n’y connaissent absolument rien en musique byzantine et en orthodoxie grecque. D’ailleurs, personne ou presque n’aurait eu accès à la musique du père Dionysios Tabakis sans l’influence de l’excellent label Heat Crimes, qui donne une plateforme à des musiques qui n’auraient sans lui aucune représentation, encore moins mondiale. 

Et c’est pour le mieux, car on passerait à côté d’une expérience singulière. Et l’écoute de cet album ouvre la voie à plein de questions et de découvertes, musicales mais pas que !

Si je vous dis comme ça “ptn j’ai écouté un album de drone metal DIY d’un prêtre grec c’était incroyable !” je comprend que vous ayez envie de me casser la gueule, moi aussi j’ai envie de m’en foutre une. Mais bon parfois il faut savoir succomber au posing.

Revenons sur Heat Crimes, qui est sûrement un des labels les plus en vue des 2-3 dernières années, du moins sur la scène musicale underground et “internet” avec d’autres comme Nashazphone en Égypte. C’est un petit collectif super secret d’Athènes qui met la lumière sur plein de projets venant de régions peu ou pas du tout représentées musicalement à l’échelle internationale (Iran, Grèce, Liban, Égypte). Leur Instagram est super cryptique, entre partage de shitpost et de trucs un peu limites sur le terrorisme et les guerrillas, et leurs sorties sont super imprévisibles, mais génèrent de plus en plus d’engouement auprès d’une fanbase fidèle et largement analogique. Ils ont réussi à instaurer un système d’éditions limitées et d’achat de leurs sorties musicales, à coups de cassettes et de vinyles qui partent en quelques jours seulement, la plupart de leurs artistes ne sont même pas sur les plateformes de streaming et il faut acheter sur Bandcamp ou Boomkat pour écouter. 

Parmi les choses que je vous recommande d’écouter d’urgence, pour découvrir des franges musicales sur lesquelles on se penche jamais, en bons français que nous sommes, je vous recommande KorgMusic2024DemoEL-HELL-EΛ de Dj Niraha si vous aimez les synthés crados et la saturation dans une ambiance de mariage grec avec 400 invités dans une salle de 40 degrés, ou encore rht jdi de Eklotsh pour un son mahraganat égyptien surboosté à la basse et aux solos de clavier. 

Et le sujet du jour : Paradise Metal donc. 

Père Dionysios Tabakis est un prêtre orthodoxe de 53 ans officiant à Nauplie dans le Péloponnèse. On le voit sur la couverture de l’album dans un cadre orné de roses flottant dans un beau ciel bleu, robe noire et barbe blanche. Rien de bien surprenant si ce n’est sa big guitare électrique noire pointée vers le ciel qu’il tient dans ses bras. 

À première vue, ça paraît curieux pour un tel personnage de se lancer dans un projet de musique metal, et pourtant nous voici avec ces 12 pistes complètement dingues qui ressemblent à rien de ce que j’ai pu écouter auparavant. 

Ma première écoute était purement découverte, je m’attendais vraiment à un truc violent et noisy, mais je me retrouve face face à un ovni mélangeant chants liturgiques en grec ancien et drone metal Lo-Fi, des samples de techno presque risibles sur certaines pistes et d’autres carrément chantés avec effet d’écho qui donnent l’impression d’assister à une procession en live. Bref, c’est super étonnant comme objet. 

L’album se lance avec Relaxation music with tanbur (seul titre en anglais), sorte de cliché de musique zen avec le bruit du ruissellement de l’eau et le chant des oiseaux, puis le son du tambûr, qui n’est pas le tambour qu’on connaît mais une sorte de luth répandue sous diverses formes de Chine en Afghanistan en passant par la Turquie ou l’Iran. Un premier titre très doux qui décevrait peut-être si on s’attendait à un truc fusion délirant au vu de la cover de l’album.

Puis la deuxième piste se lance avec un son de guitare électrique dégueu et super bruyant, mais qui finalement propose un cadre à la contemplation et au serein comme le font les longues plages bruyantes doom de SUNN O))). Et c’est là que ça prend ! 

En fait, un truc que j’avais pas réalisé mais que j’ai capté en faisant mes recherches, c’est que la musique de tradition byzantine est FONDAMENTALEMENT différente de la musique occidentale. Alors j’y connais rien en théorie musicale, mais j’ai compris qu’elle utilisait byzantine pas les mêmes modes que la nôtre. 

Pour la faire courte, à la base même de l’architecture des notes, la musique “occidentale” découpe les octaves en 12 demi-tons identiques, là où la musique byzantine elle, les découpe en 72 parties inégales cette fois. 

La conséquence est, entre autres, que les musiciens byzantins peuvent utiliser des guitares sans frettes, comme le fait père Tabakis, qui permettent de jouer des intervalles beaucoup plus fins et des micros-tons impossibles avec un instrument “normal”. Bref, j’aurais probablement même pas capté sans rechercher mais il y a plein d’autres différences dans la façon de concevoir la musique et c’est pour ça notamment qu’il y a très peu de percussions dans cet album.

Ce qui est aussi surprenant, c’est que la tradition orthodoxe interdit en réalité la musique instrumentale, tout est chanté. C’est donc une transgression de sortir un album de METAL. Alors c’est surtout une tradition, les mecs sont assez chill sur les règles, on peut se marier avoir des gosses tout ça. Mais c’est quand même pas évident pour un prêtre de s’enregistrer sur une guitare électrique et des beats de techno. Et c’est tout le twist de cet album, c’est que le sujet est super théologique et sérieux mais adapté à un style musical qui est pas du tout dans la tradition. 

Si on traduit les titres, on voit que tout est super précis en termes de références religieuses mais intègre des éléments nouveaux et inattendus, c’est fin mais ça porte du sens. Par exemple le titre Ἠλεκτρικαὶ Ὑμνωδίαι – Α΄ Ἑωθινὸν μὲ ἠλεκτρικὴν κιθάραν ἄνευ τάστων (perdesiz) qui veut dire “Hymnodie électrique — Premier Éothinos à la guitare électrique sans frettes (perdesiz)”. Là en l'occurrence il donne une référence liturgique très précise d’une messe du matin suivie de l’instrument utilisé, c’est super premier degré comme démarche. 

Et par la même occasion il se laisse la liberté de transgresser les règles assez codifiées de l’orthodoxie avec un titre comme Ἄναρχος Θεός – Βυζαντινὰ Κάλαντα τῶν Χριστουγέννων ἐν ἤχῳ α΄ (Techno Christmas). C’est trop drôle genre un long titre liturgique puis entre parenthèses (techno christmas). Le son est lui aussi bien drôle, du chant religieux sur un beat dégueulasse d’instru techno des balkans, mais qui produit néanmoins un sentiment de joie, je m’imagine des mecs en robe noire avec des barbes danser dans autour d’une table en buvant du vin (un peu comme la vidéo qui tournait pas mal à un moment des juifs orthodoxes qui dansent avec des chaises là). 

Si l’album est plutôt une compilation de titres enregistrés de manière DIY, il dégage quand même une impression de grand respect pour la tradition et une véritable spiritualité en émane. C’est d’autant plus étonnant sur des titres comme techno christmas mais la démarche est super pure et belle à voir. Les deux titres qui cloturent l’album sont eux beaucoup plus “traditionnels” dans le sens où c’est clairement un chant religieux chanté par une femme dans les codes de la pratique religieuse. Et c’est là toute l'ambiguïté de cette petite pépite, entre tradition religieuse et instants quasi-parodiques. 

Bon vous cernez plus ou moins la chose, pas la peine non plus de tergiverser plus longtemps dessus, l’essentiel est d’aller le découvrir par vous-même, j’arriverais pas à en décrire la musique fidèlement tant c’est inédit. En tout cas, ça fait réfléchir sur ce qu’on rate sûrement à ne pas écouter de musique plus en marge et déconnectée complètement de nos codes, et c’est super de pouvoir y accéder plus facilement par le biais de transmetteurs précieux comme Heat Crimes. 

Est-ce que je vais pour autant aller écouter des chants liturgiques orthodoxes maintenant ? Probablement pas, mais j’aurais découvert un nouveau monde et j’ai 3-4 anecdotes et facts sympa à distiller dans mes prochaines conversations (en faisant l’effort de pas être insupportable).

Sachez par ailleurs que si vous achetez l’album digital, une partie de l’argent va directement dans la poche du père Tabakis, qui pourra s’acheter de nouvelles guitares, ça doit  être rude un salaire de prêtre orthodoxe.

Bonne écoute !

julien françon
15/05/2026