Romain, dit Turzi, et moi ça fait quelque temps déjà qu’on se côtoie et la musique a toujours été au cœur de notre amitié. Entre deux discussions sur nos bases communes, il m’a fait découvrir pas mal de trucs dont je continue de prêcher la parole autour de moi. En tant qu'artiste, il m’a toujours fasciné aussi. Je vois chez peu de gens cette passion et cette liberté qui le guident, que ce soit quand il achète des machines auxquelles je ne comprends rien ou quand il me raconte ce qu’il a composé la veille. Le mec vit pour ça et ça se sent. Mais s'il existe un truc qui compte autant que la musique pour lui, je crois avec certitude que ce sont les gens qui l'entourent. Alors quand il me parle d'Oliver, son meilleur pote de toujours, et de ce qu’ils font ensemble en ce moment, tout prend sens. Aujourd’hui, à l’aube de la sortie de leur album Drop!, j’aurais raté l’opportunité d'en parler pour rien au monde. Il y a quelques jours Romain nous a donc ouvert les portes de son appartement-studio du 18e, où, entre deux soirées parisiennes, surement commencées à deux pas pas dans la cave à vin d’Oliver “Rock Bottles”, les premiers morceaux de cet album sont nés.
Pour le contexte, j’arrive en dernier. Tous nos amis communs sont déjà là et Oliver m'accueille allongé sur le lit. Difficile de faire plus authentique, on est vraiment « à domicile ». Notre discussion commence naturellement par les débuts de cette amitié vieille de 25 ans.
À l’origine, avant de débarquer en France, Oliver était DJ à Manchester. À son arrivée, il ouvre un magasin de disques plutôt branché Hip-hop. C'est là que Romain déboule dans l’histoire. Il se rappelle d'ailleurs des clients de la boutique comme des « gars à casquettes » ; rien d’étonnant, on est au tout début des années 2000. Lui, à ce moment-là, est plutôt branché Rock 90’s et, pas de bol pour le business model, il convoite rapidement la cave du shop pour y fonder un groupe.
Je ne sais pas comment la négociation a pu passer, mais ça marche : Romain et sa bande de potes font fermer la boutique les samedis après-midi pour jouer des reprises, majoritairement des groupes new-yorkais. Je crois qu’ils font pas mal de conneries aussi. C'est dans ce sous-sol que la petite bande fonde un premier groupe, Talibans Rock Action, dont il ne reste quasiment aucune trace aujourd'hui. Mais c’est surtout là qu'Oliver se met à chanter. Pour Romain, c’est l’admiration totale. On taira à jamais, par amitié, le nom du morceau qui a créé le déclic, mais l’effet est là... et ça nous a d'ailleurs valu un bon fou rire en l'évoquant.
Pourtant, en 2006, leurs routes bifurquent. Romain signe chez Record Makers et lance Turzi sans Oliver. Il enchaîne trois albums en huit ans : c'est l'époque de « A », « B » et « C », où chaque morceau est titré par la même lettre. Un réflexe monomaniaque qui marche trop bien, puisqu'il marque paradoxalement la rupture entre chaque disque tout en gardant une vraie continuité. Tout ça est entrecoupé des EP de la Turzi Electronique Experience, un projet purement électronique (c’est dans le titre). Moi, j’adore ces disques, alors on a pris le temps d’en parler pour comprendre pourquoi, depuis « C » sorti en 2015, il y a eu ce long silence. Pourquoi revenir maintenant, et pourquoi ensemble ?

Romain le dit lui-même : « Oliver a toujours été présent dans tous mes enregistrements, à toutes les étapes de ma vie. J’ai toujours voulu le piquer à ses autres groupes. » En fait, si rien ne s'était fait concrètement jusqu'ici, c'était juste une question d'opportunités manquées et d'égos mal placés. Oliver jouait ailleurs et ce projet commun, pourtant évident, n’avait pas encore lieu d'être. Il fallait aussi que la musique de Romain évolue. Dans son approche, chaque album doit porter une couleur différente, un concept novateur. Sur « C », c'était la rencontre avec la soprano Caroline Villain ; aujourd'hui, cette soif de renouveau s'impose jusque dans le nom du groupe, qui devient Turzi Gage. C'est une « fierté » pour Oliver, et un « combat d’ego de tous les jours » , s'amuse Romain. Mais ce changement de blase raconte surtout une métamorphose profonde : celui qui jurait dans ses anciennes interviews se foutre des paroles dévoile aujourd’hui un album où elles sont le cœur battant des compositions.
“Même si la musique est un truc d'égoïste, j’essaye au maximum de rester ouvert, de changer de process. De toute façon, je fonctionne en essayant : je teste des trucs et j’accumule les jams sur mes disques durs, je fais parler mes petites machines entre elles en attendant que ça prenne sur moi. J’ai toujours fonctionné comme ça, mais ici on l’a fait ensemble, j’ai essayé de composer en imaginant la voix d’Oliver. Je me suis toujours exprimé uniquement à travers la musique, moi qui ai toujours écrit sous la torture. C’est la première fois que les paroles ont autant d’importance. [...] Sa voix et son flow, c'étaient des trucs qui m’ont toujours attiré. Drop!, pour moi, c’est le meilleur album avec le meilleur chanteur.” Romain
Honnêtement, si je pouvais, j'aurais juste retranscrit toute la bande, parce que la réponse de Oliver fait parfaitement écho à ce que j'ai ressenti en écoutant l'album :
«De tous les musiciens que je connais, la musique de Romain est celle que j'apprécie le plus. Simplement parce qu'il n'arrête jamais ; il est dans une recherche permanente depuis notre rencontre... Et même si, après tout ce temps, il ne sait toujours pas finir ses morceaux, travailler avec lui est ce qu'il y a de plus agréable. Moi, je suis un nerveux, j’ai besoin d'écrire tout le temps : de la musique ou ce qui me passe par la tête. [...] L’album est avant tout né de notre amitié, et particulièrement d’une période difficile pour moi où il m’a accompagné. Ici, sur Drop!, Romain m’a laissé de la place. Il a composé la musique, puis nous avons restructuré et apporté mon goût pour la pop ou les mélodies les plus simples. Cet album, c’est le mélange de nous deux et de notre évolution. » Oliver
Cette évolution commune repose sur une confiance mutuelle absolue, et elle transparaît dès Chevauchée, un premier single brisant dix ans de silence, dévoilé en amont de l’album. Pensé comme un titre en trois tableaux de près de sept minutes, le choisir comme premier extrait, c’était aussi prendre le contre-pied total des attentes de l'industrie ; un pari possible uniquement grâce à la confiance de leur maison de disques, mais symbolique, surtout, de l’évolution interne du morceau. « Chevauchée, c’est une épopée qui, de la composition aux paroles, reprend notre propre évolution sur cet album : des tréfonds de la dépression ou de l’addiction à une forme de renaissance. C’est le morceau le plus personnel que j’ai écrit de ma vie en fait. » Oliver
Romain nous en parle lui aussi comme d'une mise à nu : « Je voulais qu’Oliver se lâche complètement dans l’écriture, je voulais même l’entendre parler un peu en français sur le morceau, retrouver ses petites fantaisies de langages. Le français, ça a d'ailleurs longtemps été un "non" catégorique... jusqu’à ce qu’on se retrouve en studio. Oliver était venu avec un texte sans fautes d’orthographe en plus ! Et là, j’ai pleuré. C’était exactement ce que je voulais. C'était sincère. Il y avait du Gainsbourg, mais il y avait surtout mon Anglais à Paris ! En une prise je me suis dis putain mortel, Oliver reprend confiance.»
Oui, car c’est de là que tout part. Drop!, c’est avant tout une histoire personnelle de renouveau. Au-delà de la multitude de sonorités qui traversent les treize titres de l’album, si on a choisi aujourd’hui de se retrouver dans cet appartement, c’est pour ce qu’il représente. Les deux amis nous racontent ces sessions de chant, presque forcées, allongés sur le lit avec une guitare pour s’extraire du reste. Comme un écho à ce moment : en live, Romain et Oliver nous interprètent Peace (In every Garden), une ballade guitare-voix que l’on retrouve sur l’album, composée exactement dans ce même cadre.
Cette impulsion commune, survenue dans une période trouble, c’est aussi la raison d’être de Drop!. C’est la goutte d’eau, le déclencheur, la vague qui pousse à l’action. On la ressent d’ailleurs dès le premier morceau, un instrumental intitulé « La Montée » : une sorte de crescendo qui part d’en bas, rapide et oppressant, où l’on retrouve la signature très cinématographique de Turzi qui nous met immédiatement en condition pour la suite.
Oui, car finalement tout s’enchaîne et la lumière apparaît ; Oliver nous fait comprendre que cette idée de progression et d'élévation est centrale. “Il s’est passé quelque chose de terrible dans ma vie, j’étais au fond de la dépression , au plus bas, et romain m'hébergeait la majorité du temps ici-même, il m’a poussé à surmonter ce truc à chanter et à écrire même n’importe quoi juste pour me forcer à m’exprimer quand j’étais figé, frigorifié. Ce que j’ai découvert en moi et qui me donne aujourd’hui beaucoup de foi, ce sont mes amis finalement. Drop! c’est pareil, c’était pour nous deux une forme de nécessité, c’est une histoire, fin c’est notre histoire.” nous confie Oliver. Cette vision de la musique et du fameux “morceau médicament” où on se lâche simplement pour se soulager soi c’est assez magique. Romain nous raconte d'ailleurs comment s’est composé Holliday, le second titre de cet album, dernier single dévoilé avant le sortie de l’album il y a une semaine. « C’est un morceau ultra simple, mais d’un coup, il s’est mis à le chanter sur le moment, les paroles sortaient toutes seules. C’est le genre de trucs clichés qu’on lit dans les interviews sur les groupes de pop anglais. J’en revenais pas d’assister et de participer à cette forme de rédemption, et peut-être que finalement, ça m’a fait la même chose. »
La machine était en marche. Romain en parle d’ailleurs comme un retour au premier amour, un enregistrement maison avec celui qui l’avait déjà touché des années plus tôt dans une cave. “On faisait des prises de voix au milieu du linge qui sèche et rien n’existait autour. Ici t’es enfermé t’es happé, c’est à peine si il y a de la place pour deux entre les synthés”. Et puis d’un coup il y a eu le Château et les grands espaces. En fait on comprends qu' il y a quelques mois Oliver a hérité d’un chateau d’une tante décrite comme “bizarre, alcoolique et bipolaire” mais dont il semble très proche.
“Ce château était un repère de freaks et de locaux. Jour & nuit il y avait des gens. Ma tante laissait toujours les portes ouvertes ah ah. Donc pour moi c’était avant tout un point de rencontre et même si c’était un peu un cadeau empoisonné, je veux vraiment en faire quelque chose d’artistique. Avec Romain l’idée de le faire revivre ensemble et de profiter de ce terrain de liberté infini c’était naturel en fait.” Oliver
En effet là bas on sent tout de suite que les deux amis se sont laissé carte blanche dans la réalisation du reste de l’album. Musicalement ça se ressent au fil des titres, l'étau se relâche, on respire à nouveau. À propos de cette respiration et de cette lumière qu’on se prend en pleine face au fil des titres, il faut absolument saluer le travail de Lucien Krampf, à l’additonial prod et au mix.
“Lucien a vraiment réussi à entrer dans notre tête. Il ne voulait même pas arriver avec quarante pistes qui sonnaient mal ! c’est à lui qu’on doit le lien aussi entre les différentes choses et les différentes époques de la composition de cet album. Il a parfaitement réussi à construire avec nous les liens entre ce qu’on faisait chez moi et puis tout ce qu’on a pu faire ensuite au château” Romain
Le château est finalement rapidement devenu un nouveau refuge. Ensemble, ils y composent, tournent leur clips et réalisent une sorte de court métrage dont la sortie est annoncée en même temps que l’album. Puis ils s’y produisent aussi, ensemble pour la première fois depuis quelques années devant un public. C’est également le retour du live !
« La musique, c’est un partage. Je ne la conçois même pas autrement, d’ailleurs. Plutôt que de rester figé, j’aime l’idée d’exposer tout ça et de faire vivre cet album avec Oliver. On a d’ailleurs pensé Drop! autour du live : le regard direct des autres sur notre musique fait partie du processus et de toute la nécessité que l’on avait de créer quelque chose. » Romain
On vous glisse d’ailleurs le lien de la billetterie de leur premier concert parisien pour la sortie de l’album qu’on vous conseil vivement de ne pas rater :
Bon, là, j’avoue que je ne sais pas trop comment conclure. À l’image de Romain, je n’ai jamais vraiment su non plus comment terminer ce que j’écrivais. L’album, lui, s’achève par Starlight : « On termine au plus haut, et ensemble », scande Oliver. Et je crois que c’est la plus belle définition possible de leur amitié et de ce disque. Un refuge, une métamorphose, et surtout une évidence qui aura pris vingt-cinq ans à éclore. Drop! sort dans quelques jours, le 3 avril. Ici, à Bleu Minuit, on est à fond. Sincèrement, on vous invite à écouter et à diffuser cet album dès sa sortie.
Merci à Sarah Pelletier pour les photographies.