Comment justifier un album de seulement 11 minutes ?
L’année dernière sortait 45 Pounds, premier album du quatuor new-yorkais experimento-underground YHWH Nailgun qui avait pas mal marqué le microcosme des amateurs de l’Underground avec un grand U. Pour être tout à fait honnête je l’avais pas du tout apprécié à sa sortie, mais depuis ma réécoute à l’approche de ce second album, je peux quasiment rien écouter d’autre.
L’argument principal mis en avant avec ce nouvel album titré Magazine, c’est sa durée : 11 minutes. À peine la durée minimale d’un EP classique, c’est pourtant bel et bien un album, un LP, de 10 petits titres d’une minute de moyenne. On pourrait croire au foutage de gueule, au coup marketing (à relativiser compte tenu de la notoriété du groupe) mais la démarche devient parfaitement cohérente à l’écoute. D’ailleurs, ils ont déjà fait leurs preuve en faisant partie des nouveaux groupes validés par l’underground new-yorkais et londonien, mais aussi bien vu des “cool intellectual kids” à l’image d’Adam Friedland qui les a fait jouer sur le plateau de son émission (voir vidéo). Mais encore et surtout, ils sont assez pertinents musicalement pour qu’un label de légende comme 4AD s’en porte garant.
Le son de Nailgun est très difficile à catégoriser. On est au croisement entre les rythmes et signatures déconstruites du math-rock, de l’indus primaire comme le faisaient les pionniers de This Heat et d’une sorte de performance art qui aurait été capturée en stéréo. Un frontman complètement possédé dont on comprend à peine voire pas du tout les paroles torturées, un synthétiseur qui sonne désaccordé et un batteur virtuose qui semble avoir 300 types de percussions différentes à son kit.
Ce qu’on écoutait sur le premier album est ici encore plus épuré, tiré à son extrême réduction, sur 10 vignettes qui passent comme des micro-décharges. On entre dans l’album comme si l’on était réveillé en plein milieu d’une séance de répétition, avec un synthé qui ferait penser à une sirène d’un parc d’attraction désaffecté creepy, où le gouffre s’entrouvre dès les premières secondes. Un son tellement lourd et apocalyptique, d’où sort la plainte torturée de Zack Borzone. Je sais pas si sa voix chantée diffère beaucoup de sa vraie voix, mais je la décrirais comme quelqu’un essayant de déclamer un texte prophétique devant une foule juste après avoir pris un coup de poing dans le plexus, genre l’air sort quasiment pas de sa bouche, c’est presque douloureux. Sa voix ressemble aussi un peu à celle de Maynard James Keenan de Tool aussi. Et sur scène le mec se contorsionne dans tous les sens, comme éprouvé physiquement et complètement taré.
D’autant plus que le gars crie des bribes de texte sur le sacrifice, le sang, le diable et les flammes de l’enfer de manière plus ou moins cryptique, avec un emprunt fort à l’imagerie religieuse (agneaux etc). C’est totalement halluciné et ritualisé, sentiment renforcé par l’instrumentation tribale derrière lui. Derrière, autour, au-dessus, enfin partout finalement, le son semble exploser de tous les sens, c’est magnifiquement dissonant et d’une puissance, comme se prendre plein de mini décharges dans la gueule.
Chacun semble improviser de son côté, pour un résultat chaotique mais parfaitement cohérent, qui sonne uniquement comme YHWH Nailgun. Je pense qu’on peut reconnaître leur son en à peine quelques secondes tant il est unique. Le son de synthé comme une sirène désaccordée qui joue off-tempo, le jeu de batterie complètement dingue de Sam Pickard (sûrement mon aspect préféré du groupe soit dit en passant).
Et les mecs arrivent à donner l’impression d’avoir eu une écoute éprouvante en seulement 11 minutes de runtime. Je vais pas vous faire le comparatif avec le edging, mais le fait qu’ils réduisent à l’essence-même de leur son chaque piste, pour en faire un condensé ultra concis, rend chacun de ces mini-extraits ultra puissant. Certains sont coupés abruptement comme le titre-éponyme Magazine (on pourrait d’ailleurs faire le raccourci magazine/articles à cette mini-série de petits titres) qui est coupé à seulement 35 secondes, comme si c’était un bug sur un cd. Le titre stillness blood est lui d’une puissance de taré, là où d’autres comme ballerina sonnent plus comme un de leurs jams habituels.
Tout l’album pourrait être considéré comme une séance de jam en réalité, c’est peut-être même le propos. On a l’impression d’être leur ingé qui écoute les répétitions dans une cave. C’est unique. Et chaque vignette a sa propre signature, ils réussissent à innover sur moins d’une minute. Et je pense aussi que je me fais avoir par le biais de me dire “ils ont fait un truc de 11 minutes wow c’est trop expérimental et original” et du coup je suis encore plus impressionné que si les sons avaient des durées classiques de 2-3 minutes chacuns.
Si on y pense, et ils l’ont sûrement dit en interview, “magazine” peut être traduit comme “munition”, les 10 pistes s’enchaînent comme une rafale de balles, qui s’enchaînent à la vitesse de l’éclair en laissant une marque pourtant bien durable. En suggérant simplement leur son et en nous le coupant abruptement, ils nous obligent à imaginer nous même la suite, en nous laissant abasourdis. C’est fort.
Dernier point important si on doit reparler de la durée de l’album, et le fait d’insister sur la qualification “album”, sortir délibérément un objet musical aussi conceptuel et peu commercial en signant dans un des plus grands labels de tous les temps, c’est un statement artistique en soi. On pourrait faire tout un parallèle avec la pratique du performance art et la musique ainsi que le propos artistique de YHWH Nailgun. Les membres du groupe semblent d’ailleurs proches de certains artistes contemporains, notamment Hugo Winderlind qui a sculpté l'œuvre présente sur la cover de l’album. Bref, on peut dire plein de choses sur eux et leurs motivations, l’essentiel c’est d’écouter leur bordel.
Ça va pas plaire à tout le monde c’est certain, mais if you know you know.
Écoutez ou achetez Magazine de YHWH Nailgun, par exemple sur Bandcamp.